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Honni soit qui mal y pense

par : 
Hugo Séguin
Blog - Harper et la reine
« Honni soit qui mal y pense » est la devise de l'Ordre de la Jarretière. Elle figure sur les armoiries de la Couronne britannique.

 

À en juger par l'attitude des conservateurs à l'endroit du respect des valeurs démocratiques, le virage royaliste du gouvernement Harper semble dépasser la seule vénération de symboles surannés.

En fait, plusieurs de ses gestes semblent nous replonger tout droit au XIXe siècle, époque où les valeurs morales, l'autoritarisme et les grands trusts industriels régissaient la vie de la société canadienne et britannique. Ces reculs gomment des décennies d'avancées sociales en faveur d'une société canadienne plurielle et inclusive, pacifique et démocratique.

Les conservateurs aimeraient manifestement retourner à un modèle de gouvernance simplifié, si on suit la logique du ministre canadiens des Ressources naturelles, Joe Oliver. Dans une lettre ouverte publiée cette semaine, alors que s'ouvrent les audiences publiques sur le projet de pipeline Northern Gateway, le ministre se plaint d'un processus lent et laborieux, qui permet néanmoins à la population de se faire entendre. À l'époque bénie de John A. MacDonald, se lamente-t-il, l'expansion du chemin de fer vers l'Ouest, un projet si important pour l'unification du pays, n'a pris que 4 ans. Pourquoi devrait-il en être autrement d'un bon gros tuyau dans lequel coulera l'ambroisie de l'économie albertaine, en route vers les marchés d'orient ?

Il oublie sans doute (du moins, espérons-le) que ce chemin de fer a été bâti entre 1881 et 1884, avec l'aide de plus de quinze mille travailleurs immigrés chinois, soumis aux pires conditions possible. Quelque mille d'entre eux en sont d'ailleurs morts, victimes d'accidents de travail, de malnutrition et d'épuisement.

Bien entendu, des audiences publiques et un cadre rigoureux de santé et sécurité auraient évité cet élément peu glorieux de l'histoire du Canada, mais cela aurait pris plus de temps, ce dont semble aujourd'hui manquer le gouvernement et les pétrolières dans le dossier de l'expansion du réseau continental d’oléoducs devant accommoder l'explosion de la production de pétrole de l'Alberta.

Et comme le temps presse, il faut mener les choses rondement. C'est pourquoi le ministre Oliver annonce un affaiblissement des règles entourant l'autorisation de ce type de projets. Assurer la participation du public et favoriser un sain débat démocratique sur les enjeux entourant Nothern Gateway, un projet de plusieurs milliards de dollars, nuirait, pense le gouvernement, à l'autorisation d'une infrastructure qui doit se réaliser de toute façon pour le plus grand bénéfice des pétrolières.

De toute façon, selon le gouvernement, ces consultations sur Northern Gateway seraient « infiltrées » par des groupes environnementaux à la solde d'intérêts étrangers. Pourquoi leur donner une tribune ?

C'est faire fi du fait que dans ces audiences, 79% des 3500 personnes voulant s'exprimer sont des citoyens de la Colombie-Britannique et que près de 40 goupes autochtones veulent se faire entendre aussi. Tout comme une vingtaine de compagnies pétrolières - la plupart du temps des filiales de multinationales étrangères - et leurs lobbys industriels.

En accusant les groupes environnementaux d'être infiltrés par des intérêts étrangers, le gouvernement conservateur tente peut-être de jeter un voile pudique, mais néanmoins transparent, sur le fait que, dans ce dossier, ce serait plutôt le gouvernement canadien qui serait infiltré par de grandes entreprises à la solde d'intérêts étrangers, dont Sinopec, Total, British Petroleum et autres ExxonMobil.

Mais qu'à cela ne tienne : le gouvernement est là pour gouverner. Il n'a pas reçu le mandat de s'enfarger dans les garde-fous démocratiques hérités d'un siècle de progrès social, pense-t-on maintenant dans les officines conservatrices. Il est grand temps de remettre de l'ordre et de mettre fin aux dérives socialistes.

Vous pensez que l'approche conservatrice à l'endroit des jeunes contrevenants est injustifiée ? Vous êtes tout simplement « soft on crime », des chiffes molles dont les genoux tremblent devant les hordes de criminels qui nous menacent.

Vous êtes députés néo-démocrates en tournée aux États-Unis pour parler de façon critique de l'exploitation des sables bitumineux ? Vous vous faites lancer en plein parlement que vous êtes « des traîtres » au Canada.

Vous voulez vous faire entendre devant l'Office national de l'énergie sur un projet de pipeline qui passe sur vos terres ? Vous aimeriez exprimer vos préoccupations économiques et environnementales sur ce projet ? Vous êtes des « radicaux », « financés par des fonds étrangers », « nuisant aux intérêts économiques du pays » et « engorgeant indûment » les procédures de consultations publiques.

Honni soit qui mal y pense !

Le gouvernement conservateur ne laissera pas la démocratie participative nuire aux intérêts supérieurs du Canada, même si ceux-ci sont définis par un oligopole de compagnies pétrolières étrangères.

Il n'y a pas que les symboles de la monarchie qui refont surface au pays. Au-delà de ça, c'est une époque que l'on croyait révolue - avec ses valeurs autoritaires, militaristes et hiérarchiques - qu'on tente de nous imposer.

Jusqu'ici avec succès.