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L'île au trésor

par : 
Hugo Séguin
Blog - Carte Ile aux trésors

Plus de 400 milliards de dollars. C'est, au minimum, la valeur des réserves exploitables de pétrole que renfermerait le sous-sol québécois selon une récente note économique de l'Institut économique de Montréal (IÉDM), qui dit se baser sur les données de Pétrolia et de Junex, les plus importants prospecteurs opérant présentement sur le territoire, et en particulier sur l'île d'Anticosti.

« En présumant que seulement un dixième des réserves pétrolières découvertes au Québec est récupérable, on parle tout de même d’une ressource valant la somme extraordinaire de 400 milliards de dollars », affirme l'IÉDM.

Ce montant est malheureusement repris sur toutes les tribunes, influençant dorénavant le débat et les politiques publiques. Il serait pourtant sage d'analyser froidement les affirmations de l'Institut économique de Montréal, un groupe de pression pas particulièrement reconnu pour la rigueur de ses interventions publiques.

Les autorités canadiennes des valeurs mobilières imposent une série de règles de transparence aux entreprises désireuses de recueillir l'épargne du public. Le secteur des ressources naturelles est particulièrement réglementé à cet égard, notamment en ce qui concerne les déclarations d'actifs sous forme de réserves. Ceci afin de protéger le public d'affirmations trop optimistes - ou carrément frauduleuses - d'entreprises à la recherche d'investisseurs, du soutien de l'État ou de la bienfaisance de leurs banquiers.

Par exemple, et conformément à cette obligation de transparence, la société québécoise Pétrolia - qui détient des droits sur près de 70% du territoire québécois sous la forme de permis pour lequel il existe un potentiel pétrolier - doit faire état des réserves dont elle est propriétaire. Obligation qu'elle semble systématiquement respecter.

Selon ses propres documents, Pétrolia affirme ne posséder aucune réserve prouvée ou probable pouvant être légalement portée à ses états financiers. Dans un rapport du 27 janvier dernier [Annexe 51-101A3], Pétrolia indique :

« La direction de Pétrolia (la Société) a la responsabilité d’établir et de fournir l’information concernant les activités pétrolières et gazières de la Société conformément à la réglementation des valeurs mobilières. Au 30 septembre 2011, la Société n’avait aucune réserve prouvée et aucun évaluateur n’a été nommé par la Société ».

Aucune découverte récente n'est venue depuis modifier ce constat.

Comment réconcilier cette affirmation de Pétrolia, à l'effet qu'elle ne détient aucune réserve prouvée, et celle de l'Institut économique de Montréal (IÉDM), reprise par la plupart des médias économiques québécois, selon laquelle le Québec serait assis sur une mine d'or noir estimée à plus de 400 milliards de dollars ?

La réponse tient en grande partie à la fâcheuse tendance de l'IÉDM à prendre ses désirs pour la réalité.

Les données sur lesquelles se base l'étude de l'IÉDM proviennent en grande partie d'une analyse technique de la firme Sproule Associates Limited [disponible en ligne, sur le site de SEDAR], de Calgary, portant sur le potentiel pétrolier de l'île d'Anticosti. Sproule estime à près de 31 milliards de barils les quantités de pétrole que pourrait contenir le territoire de l'île pour lequel Pétrolia détient des droits. Mais ce potentiel est théorique, ce que reconnaissent à la fois Sproule et Pétrolia.

L'étude Sproule indique « qu'aucune réserve prouvée, probable ou possible n'a été assignée à ce territoire pour le moment ». Le potentiel pétrolier de l'île a été classé en tant qu'actifs pétroliers « en place, non prouvés et non découverts » (unproved and undiscovered petroleum initially-in-place). Pour bien mettre en garde les investisseurs potentiels, Sproule prend le soin d'indiquer « qu'avant qu'un programme de recherche approprié ne soit mis en place pour évaluer les volumes potentiellement récupérables, il est prématuré de spéculer sur la présence, ou non, de quantités récupérables de pétrole » sur l'île. L'exploration de l'île d'Anticosti, écrit encore Sproule, n'en est qu'à ses débuts et des travaux de prospection sont nécessaires afin de déterminer s'il existe un potentiel de production pétrolière commercialement viable.

« Il n’y a pas de certitude qu’une portion de ces ressources soit découverte. (...)  Il n’existe pas de certitude qu'il sera commercialement viable de produire une portion
de ces ressources »
, indique même Pétrolia dans son dernier rapport de gestion. On est loin, très loin, de l'île au trésor.

Pétrolia et d'autres compagnies comme Junex procèdent actuellement à l'exploration du potentiel pétrolier de l'île d'Anticosti ainsi que d'autres territoires situés en grande partie dans la péninsule gaspésienne. Ces travaux d'exploration sont extrêmement coûteux pour ces petits joueurs, continuellement à la recherche d'investisseurs disposés à prendre les risques qu'impose toute prospection de ressources naturelles. Heureusement pour eux, les gouvernements sont là pour ramasser une partie très importante de la facture, ce dont un groupe de pression libertarien comme l'IÉDM se garde bien de critiquer.

Ces travaux de prospection, qui durent depuis des décennies, n'ont pas porté leurs fruits. De grandes entreprises pétrolières de classe mondiale sont venues prospecter notre territoire et s'en sont allées, préférant investir ailleurs, notamment dans les sables bitumineux de l'Alberta.

Peut-être le sous-sol québécois contient-il des quantités importantes de pétrole économiquement et techniquement exploitable? Peut-être pas. L'avenir le dira.

D'ici là, du point de vue d'une saine gouvernance, gardons-nous aussi de prendre trop au sérieux les envies de l'Institut économique de Montréal. Les autorités des marchés financiers du Canada sont là pour protéger le public contre les affirmations potentiellement frauduleuses des entreprises. Qui protégera le public de celles de l'Institut économique de Montréal ?