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Nous sommes légion

par : 
Hugo Séguin
Blog - Hugo Seguin

Chroniqueur invité sur le site d’Équiterre, l’auteur enseigne à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et est chercheur associé au Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation (CÉIM). Il est également conseiller principal chez Copticom, où il se consacre aux dossiers d’énergie, de transports et d’économie verte.

Il est de bon ton, dans certains milieux, de dénigrer les environnementalistes. Plusieurs, indulgents, les considèrent comme des personnes évoluant en dehors du monde réel et incapables de le comprendre tel qu’il est et de s’y conformer. Un peu comme on infantilise une personne lente d’esprit.

Les moins charitables diront que ce sont des extrémistes et des radicaux, qui nuisent à la bonne marche de la société.

Dans un cas comme dans l’autre, pourquoi les intégrer à la discussion et tenir compte de leurs points de vue ? Pourquoi perdre son temps à discuter avec des enfants ou avec des exaltés ?

Le dernier éditorial d’André Pratte, éditorialiste en chef au quotidien La Presse, sur la question de l’opposition des environnementalistes à l’endroit des projets d’oléoducs destinés au transport du pétrole albertain, est de cette eau. [Je me suis d’ailleurs permis de lui répondre ici]

Cette position, amplement partagée dans les milieux d’affaires et par une partie de la classe politique, est arrogante et mal avisée.

Le monde change et pourtant certains s’entêtent à commettre les mêmes erreurs d’appréciation. La plus importante est de penser que la remise en question de l’omnipotence de quelques grands intérêts économiques et d’une certaine façon de concevoir la gouvernance ne serait le fait que d’une petite minorité déconnectée de la population. Ceux qui le croient sont victimes d’aveuglement volontaire.

Nostalgiques d’une époque où de petits cercles d’individus prenaient les grandes décisions derrière des portes closes, certains se trouvent aujourd’hui de plus en plus dépossédés par des mouvements sociaux qu’ils ne contrôlent pas et dont ils ne comprennent pas le modus operandi.

Plusieurs refusent ainsi de voir la lame de fond qui déferle.

Nous sommes légion, pas une minorité embarrassante qu’on se doit d’écarter, et surtout pas une minorité que l’on peut commodément discréditer en la parquant aux marges de la société. Plus maintenant.

Aujourd’hui, la mouvance écologiste se mêle et fusionne avec d’autres grands mouvements sociaux, au point de ne souvent représenter qu’une facette d’un même objet.

Les grandes batailles environnementales, ici comme ailleurs, ne sont la plupart du temps que les manifestations de combats plus larges visant à redonner préséance au social et au collectif devant des pouvoirs économiques et politiques qui se croient souvent tout permis et qui sont allés trop loin. N’étions-nous pas des centaines de milliers, au Parc Jeanne-Mance à Montréal par un beau jour d’avril, à marcher sur le thème du bien commun dans le cadre du Jour de la Terre il y a à peine 18 mois ?

Au grand dam d’une partie plus conservatrice du milieu des affaires et de politiciens qui lui étaient acquis, les Québécois, collectivement, ont dit non à l’exploitation des gaz de schiste. Après l’épisode de la centrale thermique du Suroit, c’était la deuxième fois en 10 ans que des promoteurs de grands projets, souvent de l’extérieur du Québec, se cassaient les dents dans un dossier majeur.

La même chose se produit, et se reproduira encore, dans de grands dossiers sociaux. Il y a un peu plus d’un an, des centaines de milliers de Québécois, partout sur le territoire, ont marché en faveur de l’accessibilité à l’éducation supérieure. Et aussi contre la Loi 78 qui tentait de restreindre le droit de manifester. Dans les deux cas, le pouvoir politique a dû reculer.

Nous aurons fait vibrer notre coin de continent à grands coups de casseroles, pour dénoncer la corruption et la collusion, souvent aux plus hauts niveaux politiques et économiques. Aujourd’hui, des politiciens et des entrepreneurs – certains jadis adulés comme de grands capitaines d’entreprises -, font face à la justice. Et ça n’est pas fini.

Loin d’évoluer à l’extérieur du monde réel, une grande partie de la population québécoise est ancrée dans le monde tel qu’il est. Celui-ci est parcouru de courants qui en remettent en question certains des fondements et nous y participons, que ce soit en militant ou en manifestant, ou encore en s’avouant, silencieusement, qu’au fond « ils ont peut-être raison ».

Nous vibrons au même diapason et nous sommes solidaires de ceux et celles qui ont animé le printemps arabe, donné vie au mouvement des Indignés, à Occupy Wall Street et à la révolte contre les dictats de grandes institutions financières. Nous faisons partis du monde et nous constituons une réelle force de changement. Nous ne quitterons pas la scène parce que certains ne voudraient pas nous y voir.

Nous ne voulons pas d’une planète invivable servant de dépotoir aux grandes pétrolières, ou de peuples entiers sous la coulpe de leurs banquiers et de grandes entreprises ; nous détestons les injustices et les inégalités de plus en plus impossibles à cacher, surtout de la part d’une fraction infime qui tente encore de faire croire que la concentration de la richesse entre ses mains relèvent de l’intérêt collectif.

Nous sommes nombreux, de plus en plus nombreux. Nous gagnons de plus en plus de batailles et nous en gagnerons encore.

Les mêmes qui ont tenté sans succès d’imposer le Suroit et les gaz de schiste se font aujourd’hui les promoteurs de deux énormes projets d’oléoducs au profit des pétrolières.

Ils soutiennent que c’est dans notre intérêt, que ce sera « bon pour le Québec », que les enjeux sécuritaires peuvent être minimisés, et qu’on ne doit pas se préoccuper des impacts sur les changements climatiques.

Ils diront que ceux et celles qui s’y opposent ne forment qu’un petit groupe de radicaux.

On verra. Il n’y a pas plus aveugles que ceux et celles qui ne veulent pas voir.

Bonne rentrée !