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4. Aménagement urbain
Du trou de beigne au nouvel urbanisme: repenser nos villes pour demain
Un jour, le bungalow remplacera-t-il la fleur de lys comme symbole de la nation québécoise? En périphérie des villes, une mer de bungalows s’offre en effet à nos yeux. Le long des autoroutes, on ne voit que cela. Radioscopie d’un aménagement non durable et espoirs suscités par le nouvel urbanisme.
Le «maldéveloppement»
Au cours de la seconde moitié du XXe siècle,
la popularité croissante de l’automobile a amené
les urbanistes à créer de nouveaux développements
adaptés à ce moyen de transport. C’est
ainsi que s’est développée la banlieue
moderne. La banlieue existait déjà avant l’ère
de l’automobile, mais elle se développait en fonction
des axes de transport en commun (en l’occurrence le train
et les tramways). Son étendue était plutôt
limitée et elle demeurait un lieu d'habitation dense
et multifonctionnel. La «nouvelle banlieue», qui
s’est développée à partir des années
1950, encouragée par divers programmes d’accès
à l’habitation, est d’un autre ordre. Les
objectifs de la démocratisation de la propriété
résidentielle étaient fort louables, mais ils
se sont malheureusement caractérisés par l’aspect
uniforme du bâti (dominé par la maison unifamiliale),
le grand espace accordé aux infrastructures routières
et autoroutières, les terrains privés de grande
dimension (majoritairement colonisés par la pelouse)
et le regroupement des commerces dans les centres d’achat.
Ce type de développement entraîne dans son sillage
d’importants impacts sociaux, environnementaux et économiques.
La trilogie du gaspillage
Aussi connu sous le nom de trilogie auto-bungalow-banlieue, ce concept, développé par le Groupe de recherche appliquée en macroécologie (GRAME), permet de bien comprendre l’hyperconsommation d’énergie associée au développement des banlieues modernes. Trois facteurs l’utilisation de l’automobile, la faible densité des logements et l’éloignement du lieu de travail expliquent pourquoi les Nord-Américains consomment au moins deux fois plus d’énergie que les Européens.
À la consommation directe d’énergie par
l’automobile s’ajoute une consommation indirecte
aux conséquences considérables. Le calcul est
simple: pour la même distance, une rue bordée
de bungalows requiert quatre fois plus d’infrastructures
que pour desservir une rue bordée de duplex. Pour les
municipalités, cela signifie quatre fois plus de rues,
de trottoirs, d’égouts et d’aqueducs à
construire et à entretenir, un trajet quatre fois plus
long pour le ramassage des ordures, sans oublier le transport
en commun plus cher et plus difficile à rentabiliser
en raison de la faible densité des logements. Le trio
«auto-bungalow-banlieue» serait responsable de
50 à 60% de toute la consommation énergétique
de l’Amérique du Nord.
Luc Gagnon (ex-chercheur au GRAME) et Yves Guérard,
du GRAME, ont bien résumé la tragédie:
«L’auto a donné naissance au bungalow et
à la banlieue éloignée. Réciproquement,
le bungalow et la banlieue éloignée nous rendent
complètement dépendants de l’auto. Il s’agit
bien d’un ensemble de trois tragédies sur le thème
de l’énergie, car cette trilogie du «rêve
américain» a multiplié notre gaspillage
énergétique. Il en résulte des problèmes
environnementaux à l’échelle planétaire,
un blocage du développement du tiers-monde et une dépendance
structurelle très grave de l’Occident à
l’égard d’une énergie abondante et
bon marché.»
Situation à Montréal
Dans toutes les régions urbaines du Québec,
on a assisté à un phénomène similaire
depuis les années 1950: l’exode des citadins vers
la banlieue. Dans la région de Montréal, la
plus peuplée du Québec, cela s’est fait
en quatre grandes étapes.
Résultats: au cours des 35 dernières
années, la population métropolitaine n’a
crû que de 50%, alors que la superficie du territoire
occupé a bondi de près de 300%! L’île
de Montréal a souffert de cet étalement puisque,
selon l’Institut de la statistique du Québec,
la population de la périphérie a augmenté
de 43,6% entre 1971 et 2002, passant de 740 000 à
1 696 000, alors que, durant la même période,
la population de l’île diminuait de 5,7% (passant
de 1 959 142 à 1 853 000).
Situation à Québec
La région de Québec a connu sensiblement le
même développement que celle de Montréal.
Cependant, le réseau autoroutier s’y est développé
encore plus. Résultats: 90% de tous les déplacements
se font en automobile. Pour les années à venir,
les déplacements en voiture seront en hausse et la
longueur des trajets aussi. Ces tendances auront un effet
sur le transport en commun. Ainsi, en 2011, si rien n’est
fait pour corriger la situation, on prévoit une diminution
de l'ordre de 15% de l'utilisation du transport en commun.
L’une des raisons à cela: 50% des utilisateurs sont
des étudiants, de futurs automobilistes potentiels.
Comme à Montréal, la région s’est
développée très vite, alors que la ville
centrale en a souffert. Ainsi, entre 1961 et 1976, la population
de la région est passée de 358 000 à
543 000 habitants, tandis que celle de la capitale a
diminué de 38 000 personnes. Cet exode est composé
surtout des gens les mieux nantis. Entre 1961 et 1991, l'espace
urbanisé dans la région métropolitaine
de Québec a, quant à lui, augmenté de
165%, alors que la population enregistrait une hausse de 50%.
Impacts sociaux
Le trou de beigne
En se dirigeant vers les banlieues, les gens plus fortunés
ont laissé derrière eux une concentration de
pauvreté dans les villes centrales. C’est ce qu’on
appelle le phénomène du trou de beigne, le trou
étant la pauvreté que l’on trouve dans
le centre des villes et le beigne, ce qu’il y a autour,
en l’occurrence les mieux nantis. Le trou s’est
toutefois un peu rempli depuis quelques années en raison
d’un phénomène de retour en ville. Ainsi,
depuis 1996, le nombre de nouvelles résidences construites
sur l’île de Montréal a plus que doublé.
S’agit-il d’un phénomène durable?
C’est ce que croient plusieurs experts. Selon eux, la
dénatalité et le vieillissement de la population
sont favorables à un retour en ville, car une catégorie
importante de gens (ex.: aînés, célibataires)
apprécient être à proximité des
services.
L’étalement
urbain: un menu pour futurs obèses
La banlieue crée une dépendance à l’automobile néfaste pour la santé publique.
Lawrence Frank, professeur à l'Université de la Colombie-Britannique, l’a même prouvé scientifiquement.
Selon ses études, il y a moins de personnes faisant de l'embonpoint dans les quartiers à forte
densité de
population (huit résidences à l'acre) qu'aux autres endroits à basse densité (une maison à l'acre).
Les recherches de M.Richard Jackson, directeur de la santé environnementale au Center for Disease Control,
vont dans le même sens. En juin dernier, il présentait
au 11 Congress for the New Urbanism, à Washington, un rapport faisant état des liens entre la détérioration
de la santé publique et l’étalement urbain.
Autres impacts
Impacts environnementaux
Un développement destructeur de terres agricoles et d’espaces verts
Comme l’a dit Enrique Penelosa, ex-maire de Bogota, «chaque
parcelle construite est un parc perdu et le sera pour toujours».
Ainsi, l’expansion urbaine dans la région de Montréal
est responsable de la perte de grandes superficies de terres
agricoles et d’espaces naturels. Entre 1981 et 1996,
dans la région, la part du territoire agricole a chuté
de 60,5 à 53,8% (27 000 hectares), alors que le
couvert végétal (forêts, friches, etc.)
a diminué de 13 324 hectares entre 1986 et 1994.
À ce rythme de destruction, tout couvert végétal
pourrait bien disparaître de la région d’ici
2029.
Un urbanisme générateur de nuisances
La dispersion de l’habitat entraîne une hausse
de l’utilisation de la voiture, générant
ainsi des quantités importantes d’émissions
de gaz à effet de serre et de bruit. Les déplacements
en plus grande croissance sont ceux effectués pour
le travail. Les chercheurs de l’INRS-urbanisation évaluent
à 3 560 000 tonnes les émissions de
CO2 produites lors des déplacements pour motif de travail
(en 1993, ce motif représentait déjà 71% du
kilométrage effectué en automobile) dans la
région de Montréal.
Un aménagement du territoire à repenser
Le gouvernement est très conscient des conséquences
catastrophiques d’un laisser-aller. Cependant, ménageant
la chèvre et le chou, il hésite à intervenir
de façon décisive pour modifier la situation.
Ainsi, dans le Plan de gestion des déplacements de
la région de Montréal du MTQ, adopté
en 2000, on joue sur deux plans: on investit dans le transport
en commun ainsi que dans l’amélioration et le
prolongement du réseau autoroutier, créant encore
plus d’étalement urbain et de pollution, tout
en mettant en péril la viabilité du transport
en commun.
Il faut toutefois saluer l’initiative du maire de Québec, Jean-Paul L’Allier, lequel, en mars
2003, a imposé un moratoire sur la construction de centres commerciaux afin de se donner le temps de réglementer
l’expansion des grandes surfaces (lesquelles sont inesthétiques, favorisent l’étalement
urbain en plus de coûter cher en infrastructures à la municipalité).
Les meilleures idées viennent toutefois des groupes écologistes et des chercheurs qui s’inspirent
des expériences étrangères en la matière. En voici quelques-unes applicables à la
région de Montréal:
Le nouvel urbanisme
Depuis quelques années, les architectes, les urbanistes,
les gestionnaires en transport et certains décideurs
municipaux ont pris conscience des multiples impacts occasionnés
par le développement des banlieues. Certains ont alors
créé un nouveau concept, appelé «nouvel
urbanisme». Il s’agit de développer des
quartiers offrant tous les services, souvent situés
à proximité de gares de train (donnant ainsi
accès rapidement au centre de l’agglomération).
Les résidants peuvent alors faire tous leurs déplacements
à pied ou en vélo. La pollution est ainsi minimisée
et la qualité de vie grandement améliorée.
On souhaite ainsi reproduire sur le terrain ce qui existait
avant la venue massive de l’auto, en l’adaptant
au contexte actuel. C’est ce qu’on appelle le TOD,
pour Transit Oriented Development.
Le Village de la gare
Le Village de la gare, à Mont-Saint-Hilaire, sera le
premier développement de type TOD au Québec.
Cet ensemble, qui se développera autour de la gare de
train de banlieue MontréalMont-Saint-Hilaire,
offrira 1 000 unités d’habitation sous diverses
formes: triplex, duplex, bungalows, condos, semi-détachés,
etc. Les résidants les plus éloignés
du village n’auront que 15 minutes de marche à
faire pour se rendre à la gare. Le concept vise à
assurer une plus grande fréquentation du train et à
inciter les résidants à laisser leur automobile
à la maison. Ces derniers points sont essentiels au
succès du projet, car c’est ce qui justifie tous
ces investissements. Souhaitons que ce premier TOD québécois
soit couronné de succès et que l’AMT (qui
est derrière ce projet) pourra inciter d’autres
promoteurs à implanter plusieurs TOD le long de ses
lignes de train de banlieue. Dans cette foulée, il
serait aussi intéressant de repenser certains quartiers
en recentrant les services et les développements résidentiels
près des axes de transport en commun plutôt que
des axes autoroutiers.
Le réaménagement urbain plus écologique de nos villes, souhaité par plusieurs experts,
demandera toutefois une grande volonté politique et une grande ouverture d’esprit de la part des élus
municipaux. Mais il doit se faire, car la survie de la planète en dépend. Les citoyens peuvent
se mobiliser et exprimer leurs besoins à leurs élus. Demandez plus de pistes cyclables et une amélioration
des services de transport en commun. Les citoyens peuvent aussi se questionner sur leurs besoins
et choisir d'habiter plus près des services et des moyens de transport en commun. Ils susciteront ainsi
une demande pour des aménagements
différents près des axes de transport en commun (parions que les promoteurs ne tarderont pas à offrir
des services s'ils sentent que la demande est tangible!)
>Pour en savoir plus :
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