Blandine Sebileau
Analyste, Mobilité durable
Publié le
Alors que les feux de forêt et la pollution de l’air resserrent leur étau autour de la population canadienne, le gouvernement fédéral vient d’officialiser l'abandon de la réglementation qui obligeait les constructeurs automobiles à élargir l’offre de véhicules électriques au pays. Mark Carney sacrifie ainsi l’une des politiques les plus efficaces pour assainir notre air et alléger le coût de la vie, tout en réduisant les émissions de GES du secteur des transports, le second plus grand émetteur au pays.
D’après l’analyse du gouvernement canadien lui-même, ce recul entraînera un coût net de 90 milliards $ pour la société d’ici 2050, dont 54 milliards $ seront assumés par les automobilistes en surplus d'essence. À cela, s’ajoutent 92 milliards $ en coûts de santé liés à la pollution de l’air [1].
Imaginez : cet été, près de 5 000 incendies ont ravagé 4 millions d’hectares au pays [2], forçant des dizaines de milliers de personnes à fuir leur foyer et plongeant des villes entières dans la fumée. Ça, c’est sans compter le coût de la pollution atmosphérique. Santé Canada l’associe déjà à quelque 15 000 décès prématurés par année au pays, dont près de 4 000 au Québec [3]. Ces événements dramatiques devraient être l’occasion d’agir face à leurs causes et d’en assumer les responsabilités partagées. Pourtant, le gouvernement choisit encore de plier devant les grandes industries, cette fois-ci devant le secteur automobile qui continue d’exiger des passe-droits pour maximiser ses profits et reporter sa transition vers les véhicules électriques.
Pour les milliers de familles contraintes de quitter leur logement, pour celles qui subissent des dommages matériels ou humains et pour celles qui payent de plus en plus cher pour se déplacer, les reculs ne sont plus tolérables.
Démonter sans plan B
Le désengagement du gouvernement va au-delà de ce règlement. L’abandon des quotas de vente de véhicules électriques s'inscrit en effet dans une série de reculs difficilement justifiables, tant au Québec qu’au Canada. Freinant l'électrification du Canada de manière décomplexée, le gouvernement a également annulé son programme d'infrastructures de recharge électrique avant même d'avoir atteint 70 % de l’objectif qu’il s’était fixé. Pire, il le fait sans avoir livré l'alternative promise en février, des normes d'émissions plus strictes.
Alors qu'une centaine de pays atteignent des records [4] de vente de véhicules électriques, les ménages canadiens cherchent eux aussi des solutions concrètes pour lutter contre la crise climatique et alléger leur facture de transport. Face à la volatilité étouffante des prix de l'essence, le Canada doit choisir les familles plutôt que les constructeurs automobiles, en rétablissant sa stratégie ou en la remplaçant, dans les plus brefs délais, par des mesures au moins aussi ambitieuses que celles qui ont été abandonnées.
Sacrifier la transition énergétique pour préserver les marges de multinationales richissimes qui engrangent déjà des milliards de profits est une stratégie irresponsable. C’est un aveuglement politique dont le prix est payé par les Canadiennes et les Canadiens.
Mark Carney joue avec le feu. Il doit faire mieux.
[1] The Atmospheric Fund (2026).
[2] Sécurité publique Canada (2026).
[3] Santé Canada (2021).
[4] Agence internationale de l’énergie (2026).
Autres signataires :
- Andréanne Brazeau, analyste principale des politiques, Fondation David Suzuki
- Sam Hersh, responsable du programme de transport propre, Environmental Defence
