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Actualité  •  4 min

Marianne Giguère : les pistes cyclables, c’est (beaucoup) grâce à elle

Anthony Côté-Leduc

Chargé de communications - Stratège, contenu et médias

media@equiterre.org (514) 605-2000

Équiterre souhaite mettre de l’avant l’implication de femmes qui, à leur façon et dans leur domaine, contribuent à bâtir une société plus verte et plus équitable. Voici le premier portrait de cette série.

Développer des pistes cyclables en 2025, c’est un combat aussi ardu qu’important. Il suffit de passer un peu de temps à lire les médias traditionnels ou numériques pour le comprendre. Dans cet environnement politique violent, majoritairement masculin et empoisonné par la polarisation, il est d’autant plus difficile de mener cette bataille quand on est une femme. C’est pourtant ce qu’a fait la conseillère municipale Marianne Giguère à Montréal ces dernières années. Pour le bienfait de tous, mais surtout de TOUTES. Équiterre a voulu rendre hommage à son travail.

Équiterre : Marianne, d’où te vient ton engagement?

Marianne Giguère : J’ai toujours eu cette fibre-là. J’ai toujours été impliquée dans tout, même au secondaire. J’ai une âme assez militante et j’ai vite eu envie d’être impliquée et de changer les choses.

Mais c’est vraiment vers 2000, quand j’ai lu Le livre noir de l’automobile de Richard Bergeron (le fondateur de Projet Montréal) que j’ai « pogné de quoi ». J’avais environ 25 ans.

Je me suis dit : « Ce n’est pas une fatalité de vivre dans une ville où les autos prennent autant de place ».


Équiterre : Et de ce qu’on peut comprendre, tu t’es vite retrouvée dans l’action?

J’ai commencé à militer activement pour Projet Montréal dans les années après.

L’étape suivante, ça a été quand mon garçon est rentré en maternelle. J’ai été confrontée au fait que l’aménagement autour de son école, c’était désagréable et dangereux: les autobus nous frôlaient.

Je suis allée voir l’école et j’ai dit : « Ça nous prend un comité sécurité ». J’ai parti ça avec quelques parents. J’ai conçu un plan pour revoir l’aménagement autour de l’école, les lumières et tout. Nous sommes allés le présenter au conseil d’arrondissement et ça a marché du feu de Dieu. L’accès à l’école est devenu fantastique! Les parents pouvaient enfin flâner et jaser, marcher vers l’école est devenu plus agréable et sécuritaire.

C’est le premier combat que j’ai mené à bien dans le domaine. Luc Ferrandez, maire du Plateau Mont-Royal à l’époque, m’a approchée pas longtemps après pour rejoindre son équipe.


Équiterre : C’est là que la politique municipale est entrée dans ta vie de manière plus «professionnelle»?

Oui. J’avais vaguement envisagé que je pourrais faire ça plus tard, quand mes enfants seraient plus vieux, mais en 2013, je suis finalement devenue conseillère. Puis, en 2017, j’ai été réélue et je suis devenue responsable du réseau cyclable.

Quand j’étais dans l’opposition durant le mandat de Denis Coderre, j’étais devenue porteuse des dossiers de la mobilité et de l’apaisement de la circulation, parce que c’était vraiment dans mes intérêts et que je faisais du vélo quatre saisons en ville depuis toujours. Le chemin de « madame vélo » était tout tracé!

Photo: Aja Palmer

Équiterre : Le dossier vélo était déjà une bataille politique importante, mais c’est aussi devenu TA bataille à ce moment-là.

Oui, y’avait quelque chose de motivant et pas juste parce que c’était de l’adversité.

Ce qu’il y avait à défricher était tellement grossier. On partait de pistes cyclables en grande majorité faites avec de la peinture! On avait un mandat clair et des promesses claires, dont le Réseau Express Vélo (REV). Et on les a tenues.

On a fait du vélo une identité politique. On l’a voulu comme ça. Le pari, c’était que ça allait parler aux gens, marquer les esprits. C’était une façon de mettre Montréal sur la mappe. Que ce serait plus profitable que d’accueillir des matchs de soccer de la FIFA.


Équiterre : Mais qu’est-ce qui rend ce dossier si sensible? C’est devenu un sujet tellement polarisant.

Parce qu’on touche à la ville au quotidien. Quand on prend des décisions politiques, personne n'est content : pour certains c’est beaucoup trop, mais pour certains autres ce n’est pas assez. Si tu fais une piste cyclable, il y aura donc toujours des gens qui seront contrariés.

Et l’adversité vient de partout : d’automobilistes, de commerçants, mais aussi parfois même des alliés cyclistes. Et je mets le mot « allié » au masculin ici : le mansplaining, même discret ou indirect, il a été constant pendant mes mandats dans ces espaces-là.

La mobilité, c’est encore un univers d’hommes.

Mais nous, on a amené une autre vision : celle du care, de prendre soin, de la sécurité.

Depuis qu’on fait des pistes pour toutes les habiletés et tous les âges, on réfléchit à nos aménagements en ayant en tête les femmes, les enfants, les personnes immigrantes qui ont appris tard à faire du vélo, les personnes plus âgées: pas juste le cycliste d’expérience typique, généralement un homme blanc qui n’a pas peur de prendre sa place dans le trafic.


Équiterre : Vois-tu un lien entre cette dynamique et la manière dont on pense la mobilité?

Historiquement, la ville a été conçue par et pour les hommes, autour de la vitesse et de la fluidité automobile.

Le résultat, c’est que plein d’aspects du quotidien des femmes n’ont pas été pris en compte — la sécurité, les horaires atypiques, les déplacements avec les enfants, etc. Ça a aussi été étudié qu’elles vont faire plus d’arrêts durant leurs déplacements aussi.

D’ailleurs, quand on atteint une parité d’usage sur un réseau, c’est le signe que l’aménagement est bon. Quand tu conçois un réseau cyclable qui fonctionne pour elles, c’est qu’il fonctionne pour tout le monde.

À Montréal, on y arrive à peu près dans les quartiers centraux. Mais dès qu’une piste est perçue comme « inconfortable » (ex. : sur le pont Jacques-Cartier), on constate qu'elle est beaucoup plus empruntée par des hommes. Ça en dit long.

Bâtir des pistes cyclables, c’est donc un geste féministe, j’en suis convaincue.


Équiterre : Et comment as-tu contribué à changer la donne?

En amenant d’autres points de vue autour de la table.

Il faut multiplier les expériences et les perspectives, surtout en aménagement urbain, parce qu’on a des décennies de mauvaises décisions à corriger.

Grâce à cette vision, l’administration a pu recruter beaucoup de femmes dans l’équipe vélo : de jeunes ingénieures qui font du vélo, qui ont des enfants, qui utilisent le réseau.

Ça a carrément changé la game.


Équiterre : Quel conseil donnerais-tu aux jeunes femmes qui veulent transformer la ville et la mobilité, que ce soit en politique ou dans un autre espace?

Mon conseil pour les filles ce serait : bâtis ton petit coffre à outil d’autodéfense pour reconnaître les vieux mécanismes qui se mettent en place contre toi.

Quand tu les comprends, surtout ceux qui cherchent à te faire douter de tes capacités, tu peux les nommer, les contourner et garder confiance.

Dans nos villes ou en politique, il faut prendre la place qui te revient. Qui nous revient.

Photo: Aja Palmer