Pour nos champions de l’énergie fossile, chaque événement qui perturbe le cours « normal » des choses — une crise économique, une pandémie ou l’émergence d’un régime autoritaire au sud de la frontière — représente une occasion d’exiger la construction d’un pipeline qui réglera par miracle tous les maux possibles et imaginables.
La solution pour la relance de l’économie canadienne après la pandémie de COVID-19 ou la crise financière de 2008 ? Un pipeline. La solution en réponse à l’élection de Trump ? Un pipeline. La solution en réponse à l’opération militaire américaine au Venezuela ? Un pipeline. Et, visiblement, la solution à notre compétitivité énergétique ? Eh oui, un pipeline.
Ceux qui veulent que l’on construise immédiatement un pipeline vers la côte ouest pour « diversifier nos marchés » sont ceux qui saluaient il y a deux mois l’intérêt renouvelé pour le pipeline Keystone XL vers les États-Unis.
Bref, on ne s’étouffe pas avec la cohérence dans les prises de positions politiques actuelles.
Les tenants de cette vision veulent construire un pipeline à tout prix. Quand ce n’est pas pour acheter la paix avec le gouvernement américain, c’est pour acheter la paix avec l’Alberta. À ce rythme, ils seront vraisemblablement en lice pour l’obtention du prochain prix de la paix de la FIFA !
Les nouvelles règles du jeu
Le régime politique américain a décidé de saisir illégalement les ressources naturelles du Venezuela. Mais ce qui se déroule actuellement sous nos yeux dépasse largement le cas du Venezuela. Le gouvernement américain veut saisir les ressources du Danemark en prenant le contrôle du Groenland. Le Canada, lui, est dans la ligne de mire depuis le retour de Trump à la présidence.
La prise de contrôle des ressources naturelles et stratégiques par les grandes puissances — peu importent les règles du jeu international élaborées au siècle dernier et celles du principe de souveraineté territoriale qui guide les relations internationales depuis le XVIIIe siècle — est une nouvelle donnée non négligeable qu’il faut prendre en considération. La même dynamique est à l’œuvre en Ukraine pour le contrôle des ressources minières et agricoles.
Or, les promoteurs de l’économie fossile offrent en réponse à la nouvelle dynamique mondiale le bon vieux discours de l’exportation des ressources, comme si les bonnes vieilles règles du commerce international tenaient toujours.
On nous proposera donc d’investir massivement dans de nouvelles infrastructures pétrolières — avec l’argent des contribuables, inévitablement — comme si celles-ci constituaient une assurance économique. Sauf que, dans un contexte avec de nouveaux rapports de force, ces infrastructures deviennent aussi de grandes vulnérabilités. Elles rendent nos ressources plus faciles à contrôler ou à saisir par des acteurs plus puissants.
Autrement dit, on nous invite à bâtir les autoroutes par lesquelles d’autres pourraient, demain, venir voler nos ressources au nom de leur sécurité énergétique.
Jouer à Risk grandeur nature
Le contrôle des territoires pour s’approprier les richesses qu’elles procurent, au profit d’un petit groupe de privilégiés, sans égard aux peuples qui les habitent, n’est pas une nouvelle dynamique. C’est le retour désinhibé au modèle de la colonisation américaine et africaine par la royauté européenne qui a marqué le second millénaire, ce que les politologues Stacie E. Goddard et Abraham Newman appellent le néoroyalisme.
Le retour de ces modèles de domination est notamment rendu possible aujourd’hui par la complicité des gouvernements à l’égard d’oligarques pétrogaziers et d’une clique techno qui veut soit nous vendre les bienfaits d’une société basée sur l’intelligence artificielle, soit nous l’offrir en protection contre l’apocalypse à venir.
Leur complicité dans l’affaiblissement de nos institutions, par le truchement de lois spéciales (C5, Q5) pour plaire à certains industriels et par l’absence d’encadrement réglementaire et législatif pour les puissants de la techno crée les conditions nécessaires pour faire émerger ce système. Un système où l’épanouissement des individus et de leurs conditions de vie n’est plus lié aux politiques de l’État-nation, mais plutôt tributaire du bon vouloir des cliques élitistes et des décisions prises par les grandes puissances pour servir leurs propres intérêts.
Jouer le jeu ou non
Le problème principal auquel les Canadiens font face ne réside pas dans la nécessité de trouver de nouveaux destinataires pour l’exportation de nos ressources naturelles. Non, le vrai problème, c’est la nouvelle dynamique internationale pour le contrôle de l’exploitation des ressources et de la production énergétique.
Si nos moyens d’action sont présentement limités, en l’absence d’actions concrètes de la part de nos gouvernements, à nous de décider, par nos choix de consommation et notre mobilisation citoyenne, de résister activement à ce système. Ce n’est pas une finalité, mais c’est un bon point de départ.
En refusant de jouer leur jeu de l’extractivisme débridé, en refusant d’embarquer dans leur course technologique artificielle et sans finalité, nous les privons de ce qu’ils ont de plus précieux : leurs profits.
Cette lettre a initialement été publiée dans Le Devoir le vendredi 9 janvier 2026.
