Charles-Édouard Têtu
Analyste, Politiques climatiques et énergétiques
Déposé avec trois mois de retard et près de deux ans après que nous ayons demandé la suspension du projet de loi ayant mené à sa rédaction, le Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec a enfin vu le jour. Le seul problème? Ce document qui devait définir les 25 prochaines années de développement énergétique au Québec n’offre aucune direction.
En résumé
Loi sur la gouvernance responsable des ressources énergétiques: En 2024, le gouvernement présente un projet de loi visant à réformer l’ensemble de la gouvernance énergétique du Québec, majoritairement pour permettre d’exploiter plus facilement la filière de la batterie. Ce projet de loi rencontre une vive opposition des organisations environnementales puisqu’il centralise la gestion énergétique entre les mains d’un(e) seul(e) ministre, remettant en cause le modèle démocratique autour duquel a été construit le rapport québécois à son électricité. Il n’y a cependant pas que du négatif, la loi impose aussi au gouvernement de produire un PGIRE et donc ouvre la porte à un nouveau projet de société potentiellement fondé sur le dialogue social.
- Plan de gestion intégré des ressources énergétiques: La planification intégrée est un exercice de consultation et de participation publique visant à équilibrer l’offre et la demande en énergie à long terme en analysant l'ensemble des scénarios possibles en tenant compte de l’ensemble des conséquences économiques, environnementales et sociales. Cette gouvernance est d’ailleurs l’une des conditions de réussite d’atteinte des cibles de carboneutralité. En gros, il s’agit d’une feuille de route indiquant comment sera utilisée l’énergie pour les 25 prochaines années, quel type d’énergie nous consommerons et surtout - comment on peut atteindre nos objectifs climatiques. C’est un exercice qui devrait s’appuyer sur les mesures, politiques et plans cadres établis du gouvernement pour assurer leur succès et proposer des ajustements selon l’avancement de nos objectifs.
- L’industrie avant tout: Ailleurs dans le monde, la planification intégrée des ressources va de pair avec la sortie des énergies fossiles. Au Québec, c’est surtout dans un objectif de développement économique voué à multiplier les investissements étrangers. Un problème d’équité sociale apparaît donc : le gouvernement propose ouvertement de faire d’une ressource collective un attrait pour des entreprises étrangères aux dépens des intérêts et portefeuilles des Québécois(e)s qui ont construit ce réseau.
- Le climat aux oubliettes: La dernière année fut marquée par les reculs en matière de politique climatique au Québec et le PGIRE ne fait pas exception à la règle. Pour respecter son engagement envers l’Accord de Paris et limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, le Québec doit atteindre la carboneutralité d’ici 2050. Or, il est prévu dans le PGIRE que les énergies fossiles représenteront toujours 23 % de la consommation totale d’énergie de la province et que les bioénergies (dont fait partie le gaz naturel « renouvelable ») répondront à 15 % de la demande. Près du tiers du bouquet énergétique à l’horizon 2050 sera donc d’origine fossile.
- Des « consultations publiques »: Décider de notre avenir énergétique, ça appartient à tout le monde, tout comme nos barrages, nos lignes à haute tension et nos cours d’eau. Selon Équiterre et ses alliées, les consultations tenues par le gouvernement dans le cadre du PGIRE n’étaient en fait qu’un exercice de façade. Selon nous, des ateliers de discussion de deux heures à portes closes et un questionnaire en ligne à méthodologie douteuse ne répondent pas aux critères de consultation publique. C’est pourquoi le Front commun pour la transition énergétique, dont nous faisons partie, a lancé une initiative visant à faire le travail de consultation en lieu du gouvernement via les Dialogues sur l’avenir énergétique.
Ce qu’on en pense
Pour nous, le PGIRE est à la fois décevant, mais surtout parsemé d’incohérences et représente donc un rendez-vous manqué. Les bouleversements géopolitiques et la volatilité des marchés ont le dos bien large et devraient plutôt nous motiver à opérer réellement la transition énergétique et se défaire de nos dépendances aux énergies fossiles plutôt que de s’obstiner à essayer de faire fonctionner un système qui est clairement brisé.
Rien changer et espérer un résultat différent
Viser la sécurité énergétique et l'autonomie du Québec en maintenant des factures énergétiques avantageuses tout en ne planifiant pas une sortie des énergies fossiles relève de l’absurde, la crise énergétique actuelle nous le démontre bien. Si tout coûte plus cher, si les familles n’arrivent plus et si le coût de la vie est impossible à suivre, c’est majoritairement parce qu’on a aucun contrôle sur le prix du pétrole. Voici quelques preuves à l’appui :
- Avant le déclenchement de la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormouz, le prix du baril de pétrole était de 82 $ et le litre d’essence ordinaire se vendait en moyenne à 1,47 $. Aujourd’hui, le prix du baril est descendu à 84 $, mais le litre d’essence ordinaire se vend à 1,77 $ - et ce malgré le gel de la taxe d’accise de 10 sous le litre.1 Ce ne sont certainement pas les Québécois(e)s qui se sont enrichis ici.
- Le gouvernement du Québec estime lui-même que d’abaisser la norme de vente de véhicules zéro-émission en maintenant la dépendance des Québécois(e)s aux énergies fossiles pour se déplacer pourrait coûter jusqu’à 17 milliards d’ici 2035, dont 10 milliards s'expliquant par la « hausse de la facture énergétique ».2 17 milliards c’est assez pour construire 340 nouvelles écoles primaires, 458 714 places en garderie subventionnée.
Entre 2021 et 2022, au lancement de la guerre en Ukraine, un scénario similaire s’est produit où la hausse du prix des énergies fossiles a contribué à 43 % de l’inflation totale.3
Le plus frustrant dans tout ça ? On connaît la solution au Québec pour faire face à ces fluctuations impossibles à prévoir et que les Québécois(e)s subissent au quotidien : les énergies renouvelables. Il serait possible de répondre aux visées d’autonomie, de souveraineté et de réduction des coûts du PGIRE en augmentant la part de l’électricité dans le bouquet énergétique prévu pour 2050 - 60 % ce n’est simplement pas assez. Face à une crise où le contrôle nous échappe, le gouvernement décide de ne pas saisir l’opportunité d’avoir les deux mains sur le volant.
Aussi, comment vendre la notion de l’autonomie énergétique quand 100 % des énergies fossiles consommées sur notre territoire sont importées? La situation n’aura pas changé en 2050 mis à part que celles-ci coûteront encore plus cher. Le PGIRE mentionne la nécessité de varier les sources d’énergie pour répondre aux crises, mais n’offre pas de remplacer les sources d’énergies qui sont les sources de ces dites crises. Le réseau électrique du Québec est 100 % autonome et nous appartient, misons sur l’électrification pour assurer notre souveraineté énergétique et développer notre économie.
S’inspirer des meilleures pratiques
Ailleurs dans le monde, d’autres États se sont dotés de plans intégrés des ressources énergétiques, notamment la France. Nous sommes d’avis que le Québec aurait dû s’inspirer des Programmations pluriannuelles de l’énergie. Le PGIRE ne présente aucune modélisation, fait fi du concept de transparence et ne justifie pas comment ont été élaborés les scénarios de demande et écarte les cibles de réduction de GES comme objectifs quantifiable et exclut même les investissements requis d’ici 2035 pour Hydro-Québec dans son analyse économique. Bref, de dire que les 25 prochaines années ont été prévues à la va-vite sur des hypothèses incomplètes serait un euphémisme.
Les PPE quant à elles présentent les éléments suivants :
- Cibles et objectifs quinquennaux jusqu’en 2050
- Courbes de progression pour chacun des types d’énergie et prévoit la sortie des énergies fossiles
Recommandations, actions consolidées et objectifs selon les différents programmes gouvernementaux en place
Nos demandes
Nous croyons que le gouvernement a manqué une opportunité en or de bien faire ses devoirs et de tracer une feuille de route claire, objective et réaliste pour le projet d’électrification de notre économie. Qu’on retourne à la planche à dessin.
À l’aube d’une élection générale cet automne, nous demandons aux partis de s’engager à reprendre le travail et doter le Québec d’un nouveau PGIRE à l’image de ses ambitions, mais surtout de ses besoins.
La maîtrise de notre avenir énergétique est l’affaire de tous. Produire un PGIRE dans une réelle approche consultative représente une opportunité en or pour un nouveau chantier social.
1. https://ici.radio-canada.ca/info/tableau-de-bord-carte-prix-essence-quebec/
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