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Opinion  •  2 min

L’indignation pour justifier l’utilisation des gros véhicules

Andréanne Brazeau

Policy Analyst, Sustainable Mobility

abrazeau@equiterre.org

Published on 

Une rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre dans certains recoins de la politique canadienne il y a quelques semaines : le gouvernement fédéral s’apprêtait-il à mettre en place une surtaxe sur les gros véhicules comme les pick-up ? Sacrilège !

Le tout est survenu à la suite du dépôt d’une recommandation d’un groupe consultatif qui conseille le gouvernement fédéral pour l’aider à atteindre la carboneutralité en 2050. On le répète, on parle ici d’une recommandation.

La machine à rumeur dans certains cercles s’est ensuite rapidement emballée. Soudainement, cette recommandation devenait une politique gouvernementale. Il n’en fallait pas plus pour que les habituels chantres du tout-à-l’auto et des énergies fossiles ne s’en saisissent pour fabriquer de l’indignation afin d’empêcher un meilleur contrôle des émissions de GES du secteur des transports.

Il n’y a rien de bien surprenant à ce genre d’enflure médiatique sur ce sujet bien particulier. Elle est toutefois risible quand on regarde la situation en face : jamais les gros véhicules n’ont-ils autant eu le haut du pavé au Canada.

Loin du but

Il faut collectivement reconnaître la réalité : l’industrie automobile réalise des profits plus importants en vendant des véhicules à essence à la fois plus gros et plus énergivores, et elle n’envoie pas le signal que les choses vont bientôt changer.

En 2020, les camions légers étaient en vedette dans 79 % des publicités de l’industrie. En 2021, la proportion des ventes de ces mêmes véhicules était de 80 %.

C’est pourquoi cette industrie et ses alliés fabriquent l’indignation dès qu’un potentiel écueil au statu quo se pointe à l’horizon ou qu’une campagne de sensibilisation remet en question les diktats de leurs publicités.

Nos gouvernements doivent s’élever au-dessus de la mêlée sur cette question : une importante partie de notre problème de GES dans le secteur des transports est issue de cette « camionnisation » du parc automobile et menace autant nos cibles climatiques que nos cibles d’électrification. Et ça, c’est sans compter les impacts documentés de ces gros véhicules sur la sécurité des usagers les plus vulnérables de la route (comme les enfants, les piétons ou les cyclistes) et les finances des ménages.

  • 80% C’est la proportion des ventes de ces mêmes véhicules en 2021.

En ce qui a trait au virage électrique que l’industrie ou le gouvernement brandissent souvent pour se dédouaner, un récent rapport commandé par Équiterre et la Fondation David Suzuki montre que les mesures actuelles — qui comprennent les subventions à l’achat de véhicules zéro émission, des investissements dans les infrastructures de recharge, les normes d’efficacité énergétique des véhicules, mais surtout le bon vouloir de l’industrie — ne nous permettront pas d’atteindre nos objectifs d’électrification des véhicules.

En fait, seulement 38 % des nouveaux véhicules vendus en 2035 seraient zéro émission en maintenant ledit statu quo !

  • 79% C’est la proportion des publicités de l’industrie automobile qui étaient con-sacrées aux camions légers en 2020.

Réaction décevante

Devant cet état des lieux inquiétant, nous avons donc besoin d’un débat intelligent et d’une réponse politique adéquate. À cet effet, la réaction des gouvernements à Québec et à Ottawa est décevante. Ils se privent d’outils réglementaires et fiscaux pour s’attaquer aux conséquences immédiates de la multiplication des camions légers à essence sur nos routes et espèrent que leur stratégie d’électrification basée sur les revenus de ces mêmes véhicules fera tout le travail.

  • 38% C’est la proportion des nouveaux véhicules vendus en 2035 qui seraient zéro émission en maintenant ledit statu quo !

Or, une mesure d’écofiscalité éprouvée comme une surtaxe sur les véhicules plus polluants pourrait servir à financer l’achat de véhicules moins énergivores, tout en épargnant l’ensemble des contribuables.

Tant que les gouvernements ne mettront pas en place des politiques plus strictes et compatibles avec l’atteinte de nos cibles climatiques, l’industrie automobile continuera d’envoyer plus de véhicules électriques dans les pays qui lui ont davantage serré la vis.

Et chez nous, sourire aux lèvres, les constructeurs continueront de nous offrir, à coups de centaines de millions de dollars en publicité, des véhicules toujours plus gros et plus énergivores qui s’aventurent dans les rivières et les forêts, avec les conséquences négatives que nous connaissons sur le climat, la santé, la sécurité, l’aménagement du territoire et le portefeuille des citoyens.