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Commission parlementaire sur les pesticides au Québec : des effets nocifs reconnus et un constat clair pour l’indépendance des agronomes et de la recherche

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par :  Nadine Bachand

Par Nadine Bachand, biologiste et experte en pesticides et produits toxiques chez Équiterre

La semaine dernière, j’ai pu participer, au nom d’Équiterre, à la très attendue Commission parlementaire sur les pesticides (CAPERN), chargée d’examiner les impacts des pesticides sur la santé humaine et l’environnement et les pratiques de remplacement en agriculture. 27 groupes et individus des milieux de la recherche, de la santé publique, de l’agriculture, de l’enseignement, et de l’environnement y ont été entendus et bon nombre d’entre eux ont livré des témoignages clairs pour une réduction des pesticides et une mise en place de solutions de rechange au Québec.

Je vous présente ici l’essentiel des recommandations de ces intervenants, dont celles d’Équiterre et des pistes d’action pour un système alimentaire, une agriculture et des sols en santé.

Pesticides : des effets nocifs reconnus par les scientifiques entendus

Le constat qui en ressort est clair : de très nombreux drapeaux rouges sont hissés par les chercheurs scientifiques quant aux effets nocifs des pesticides sur la santé humaine et celle de l’environnement, et ce, même à de très faibles doses. Par exemple, l’exposition prénatale aux pesticides organophosphorés (notamment le chlorpyrifos, dont l’usage est toujours permis au Québec sous prescription d‘un agronome) est associée à une baisse de quotient intellectuel (QI), et les enfants les plus exposés aux pesticides de cette classe sont plus susceptibles d’être diagnostiqués avec un trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Des failles majeures dans l’évaluation des pesticides

Des failles majeures dans l’évaluation des pesticides réalisée au niveau fédéral avant d’être mis sur le marché canadien ont été relevées par plusieurs intervenants :

  • Le Canada est loin d’appliquer le principe de précaution, qui doit être utilisé lorsque peu de données sont disponibles : nous avons actuellement des données solides sur la nocivité de certains pesticides et ceux-ci sont toujours permis, comme l’a souligné Maryse Bouchard, chercheuse en santé environnementale de l’Université de Montréal;
  • Seuls les ingrédients dits « actifs » sont évalués, et non les formulations commerciales qui sont réellement appliquées au champs ;
  • Les données utilisées par l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) de Santé Canada pour approuver les pesticides au Canada proviennent majoritairement de l’industrie, et;
  • Des études indépendantes, par exemple sur le risque de cancer, sont mises à l’écart.

Le Québec ne peut donc pas se fier aux évaluations réalisées par l’ARLA et doit se doter de ses propres systèmes de surveillance et de contrôle.

Des solutions durables, efficaces, rentables et compétitives aux pesticides

Plusieurs intervenants ont souligné que des pratiques de rechange à l’usage de pesticides de synthèse durables, efficaces, rentables et compétitives étaient disponibles et déjà adoptées avec succès par un nombre croissant d’agriculteurs pour réduire l’usage des pesticides, et qui plus est, étaient prêtes à être transférées plus largement. Des exemples? Le gouvernement du Québec pourrait soutenir des techniques de lutte intégrée, qui relèguent en tout dernier recours l'usage de pesticides et qui impliquent des pratiques favorisant la santé des sols comme le travail minimum du sol, les engrais verts, les cultures intercalaires et les rotations, pour ne nommer que celles-là.

La vulnérabilité de l’agriculture risque de s’accroitre avec le changement climatique. Des pratiques favorisant la santé des sols protégeront la productivité de l’agriculture à long terme, tout en procurant de nombreux co-bénéfices pour la société québécoise : meilleure capacité d’absorption et de filtration de l’eau, réduction de la contamination des cours d’eau, amélioration de la biodiversité et de la résilience climatique des agrosystèmes, de la qualité nutritive des aliments, et contribution à l’atteinte des engagements provinciaux et nationaux en matière de réduction des émissions de GES.

Pourquoi plus de 25 ans de tentatives de réduction des pesticides infructueuses?

Le fait que les pesticides sont utilisés de manière croissante s’explique par la porte qui a été laissée ouverte à l’ingérence du privé lors de toutes les étapes du processus : en recherche sur les pesticides, en service-conseil et en transfert technologique. Là où le bât blesse : depuis les années ‘90, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a décidé de se départir de son rôle et de son expertise en soutien-conseil auprès des agriculteurs et a laissé aller environ 50 % de ses agronomes, laissant le champ libre à l’industrie des pesticides, qui a déployé sur le terrain des agronomes qui ont un intérêt dans la vente de pesticides. À titre d’exemple, rappelons que lors d’une journée d’audience de la commission parlementaire en mai, le sous-ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) révélait que l'an dernier, un petit groupe d'agronomes liés à l'industrie a été responsable de 50 % des prescriptions du pesticide le plus à risque pour la santé et l'environnement, l'atrazine.

Afin de remédier à cette situation, de nombreux intervenants ont, tout comme Équiterre, recommandé à la Commission de :

  • Réinvestir dans l’accompagnement indépendant auprès des producteurs : en augmentant les effectifs du MAPAQ et des clubs conseils en agroenvironnement (par définition indépendants) pour réaliser du transfert technologique et du service-conseil auprès des agriculteurs, dont le rôle est de diffuser les données de la recherche et de mettre en actions celles-ci sur le terrain.
  • Séparer le soutien-conseil auprès des producteurs de la vente de pesticides : comme le Code de déontologie des agronomes le prescrit.
  • Séparer la recherche publique des intérêts privés : en remplaçant la portion du financement privé des centres de recherche par du financement public, et en s’assurant que les conseils d’administration de ces centres de recherche soient indépendants de l’industrie de la fabrication ou de la vente de pesticides de synthèse et sans conflit d’intérêt.
  • Surveiller les impacts des pesticides : en mettant en place un registre de pesticides informatisé et géolocalisé, comme cela est le cas par exemple en Californie, élargi pour inclure tous les enrobages de semences, et accessible publiquement. Rendre accessibles ces informations qui sont d’intérêt public permettra au milieu de la recherche de réaliser des études sur les effets des pesticides sur la santé publique et environnementale.

Pour une agriculture diversifiée : plus de polyculture et moins de monoculture

Comme l’ont fait ressortir plusieurs intervenants, actuellement, les programmes de soutien favorisent la monoculture de maïs-grain et de soya, très demandants en pesticides et en fertilisants de synthèse et délétères pour la qualité des sols. Qui plus est, une part importante de ces cultures sont destinées à l’alimentation animale et à l’exportation. La diversification de notre agriculture permettrait de nourrir les Québécois-e-s, qui souhaitent de plus en plus s’approvisionner en aliments à plus haute teneur nutritive cultivés localement et dans le respect de la santé et de l’environnement.

De beaux défis pour un système alimentaire en santé

Plusieurs défis demeureront à résoudre, comme la question du soutien financier des producteurs en vue d’adopter des pratiques agricoles respectueuses de la santé et de l’environnement.

Investir pour la diffusion des outils déjà existants permettrait de capitaliser sur les connaissances actuelles de manière rentable. Parallèlement, le gouvernement devrait mettre en place des mesures porteuses comme :

  • rendre les aides publiques conditionnelles à l’adoption de pratiques agricoles favorisant la santé des sols et réduisant le besoin de recourir aux pesticides de synthèse et
  • bonifier les programmes d’assurance du risque agricole de manière à encourager l’adoption de ces pratiques, afin d’éviter que ceux-ci soient utilisés comme une assurance contre les risques.

L’agriculture biologique, en n’utilisant aucun pesticide de synthèse, contribue aux objectifs de réduction des pesticides. De nombreuses recherches ont démontré que les rendements de l'agriculture biologique peuvent être aussi bons que ceux de l'agriculture conventionnelle suite à une période de transition. Des investissements significatifs du gouvernement pour soutenir le développement d’une agriculture biologique reposant sur des pratiques régénératrices des sols, et le transfert de connaissances vers l’agriculture conventionnelle, seraient de bons incitatifs en ce sens. De plus, considérant les coûts importants que la gestion des pesticides représente pour l’État ainsi que leurs impacts sur la santé et de l’environnement, Équiterre estime que des mesures d’écofiscalité (taxe sur les pesticides servant à financer l’accompagnement indépendant des agriculteurs) doivent être mises en place.

La commission doit rendre un rapport faisant état de ses recommandations au gouvernement du Québec au début 2020. Équiterre s’attend à des recommandations audacieuses pour enfin réaliser un virage résolu de notre agriculture vers un modèle agricole visant le recours à des pratiques régénératrices des sols et favorables au développement d’une agriculture plus résiliente, et par définition, moins dépendante des pesticides.

Pour Équiterre, les audiences de la commission ont démontré une fois de plus que la question des pesticides est un enjeu de société, qui dépasse largement les seules questions agricoles et environnementales, pour toucher aussi à la santé publique et à l’éducation. Équiterre recommande donc en ce sens la mise en place d’un comité interministériel qui aurait pour mandat d’élaborer un plan de transition avec des actions concrètes d’accompagnement par les ministères impliqués, pour sortir de la dépendance aux pesticides de synthèse en agriculture et plus largement, pour améliorer la santé de notre système alimentaire.

Je vous invite à consulter notre dossier complet sur la « saga » des pesticides au Québec,

Et le communiqué de presse émis lors des audiences de la CAPERN