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Opinion  •  3 min

Nos sols agricoles sont malades. Nos programmes publics doivent s’adapter

Adeline Cohen, agr. M.Sc

Project Manager, Sustainable Agriculture

Published on 

Les images de champs inondés, de sécheresses historiques et de récoltes compromises se multiplient. Chaque année, les changements climatiques rappellent aux agriculteurs(trices) une réalité de plus en plus coûteuse : produire notre nourriture devient de plus en plus risqué.

La réponse des gouvernements a jusqu'ici consisté à indemniser les pertes. Ces programmes demeurent essentiels. Mais à l'heure où les catastrophes climatiques s'intensifient, nous devons cesser de prioriser la réparation des dégâts et davantage les prévenir.

En 2022, les indemnisations versées par le programme d'assurance-récolte au Canada ont atteint près de 5 milliards de dollars, soit près de trois fois plus qu'en 2020. Cette tendance n'est pas soutenable à long terme. Ni pour les finances publiques, ni pour les producteurs(trices).

Pourtant, un problème plus discret mine notre capacité d'adaptation : l'état de nos sols agricoles.

Au Québec, dans les principales régions de grandes cultures, environ 90 % des sols sont aujourd'hui considérés en mauvais état. Des décennies de monoculture, de rotations courtes, de disparition des prairies et de compaction des sols ont réduit leur capacité à absorber l'eau, à résister aux sécheresses et à soutenir des récoltes durables. Les conséquences économiques sont déjà visibles : dans plusieurs régions, les rendements stagnent ou reculent.

La compaction des sols ne se limite pas à ce que l’on observe en surface : le recours à de la machinerie agricole de plus en plus lourde entraîne un tassement des sols en profondeur, plus difficile à détecter, mais lourd de conséquences. Pour agir efficacement, les diagnostics et pratiques d’accompagnement doivent mesurer cette réalité en profondeur, sans quoi ils risquent de passer à côté d’un facteur majeur de dégradation.

Bref, nous dépensons des milliards pour réparer les dégâts causés par les événements climatiques extrêmes, tout en investissant trop peu dans la principale solution capable d'en réduire les impacts : des sols en santé.

Être proactif, pas réactif

Globalement, nos gouvernements protègent les récoltes, mais pas toujours ce qui rend la récolte possible. Alors qu’il y a présentement des consultations sur le prochain cadre stratégique pour l’agriculture canadienne, les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux ont l'occasion de moderniser les programmes de gestion des risques agricoles pour les adapter aux enjeux d’aujourd’hui1.

D’abord, il faut reconnaître que tous les risques ne se valent pas. Une ferme qui diversifie ses cultures, protège ses sols et maintient une couverture végétale présente un meilleur profil de risque qu'une ferme qui dépend d'une monoculture vulnérable aux aléas climatiques. Pourtant, nos programmes traitent ces situations de la même manière.

Les pratiques qui réduisent les risques devraient être récompensées financièrement. Les fermes qui allongent leurs rotations ou améliorent la santé de leurs sols devraient bénéficier de réductions de primes d'assurance ou d'une meilleure couverture. Comme en assurance automobile, les comportements moins risqués devraient être récompensés.

Ensuite, nous devons mieux mesurer ce qui compte réellement. Produire systématiquement un diagnostic de santé des sols permettrait de mieux orienter les investissements publics et les décisions des agriculteurs(trices). On ne peut pas améliorer ce que l'on ne mesure pas.

Aussi, l'innovation doit être valorisée, pas pénalisée. Chaque ferme qui teste une nouvelle pratique agroenvironnementale prend un risque économique. Des programmes d'assurance dédiés à l'expérimentation accéléreraient l'adoption de pratiques efficaces, tout en limitant les risques financiers durant les premières années d’apprentissage.

Malheureusement, le gouvernement fédéral prévoit de fermer sept centres ou fermes de recherche agricole d'ici les prochains mois, dont le Centre de recherche d'Agriculture et Agroalimentaire Canada de Québec à Sainte-Foy. La fermeture de ces centres nous prive de données clés pour développer des stratégies qui améliorent la santé des sols.

Enfin, les circuits courts doivent être mieux reconnus. Les calculs d’indemnisations ne reflètent pas toujours la réalité des fermes qui vendent directement aux consommateurs(trices). Ceux qui rapprochent les aliments des communautés ne devraient pas être pénalisés par des programmes pensés pour un seul modèle de mise en marché.

Face à la crise climatique, nous ne pouvons plus nous contenter de payer la facture après coup. Les programmes gouvernementaux doivent s’adapter. C'est une question de sécurité alimentaire, de finances publiques saines et de vitalité économique de nos régions.

1 Toutes les données et recommandations proviennent de l’étude La gestion des risques de l’entreprise agricole face à la crise climatique, Équiterre, en ligne.

Cette lettre a initialement été publiée dans Le Devoir le 23 juin 2026.


Autres signataires :

  • Véronique Bouchard, présidente du Réseau des fermiers-ères de famille

  • Louis Béchard, Codirecteur chez Protec-Terre

  • Jean Caron, agronome et Ph.D. en physique du sol

  • Elizabeth Hunter, cofondatrice et directrice générale, Terre à table

  • Jean Larose, ancien directeur général de l’Union des producteurs agricoles

  • Louis Robert M.Sc., agronome et consultant

  • Karen Ross, directrice exécutive de Fermiers pour la transition climatique

  • Colleen Thorpe, consultante en systèmes alimentaires durable et ancienne directrice générale d’Équiterre